• Jacques Brel aux Marquises (partie 1)

    Jacques Brel est mort il y a tout juste 35 ans, le 9 octobre 1978. Il y a 10 ans, avec le photographe montréalais Patrick Saad, je me rendais à Atuona, sur l’île d’Hiva Oa (archipel des Marquises), retrouver un peu de son âme. C’est là, au cœur du Pacifique, à 1500 km de Tahiti, que repose l’artiste.

    Nos reportages avaient été publiés dans La Presse, à Montréal, et La Libre Belgique, à Bruxelles. En voici un condensé, pour le plaisir de revivre des rencontres intenses et rares avec des personnes qui avaient bien connu Jacques Brel. J'espère qu'elles sont encore là pour évoquer son souvenir, lui qui a laissé une empreinte indélébile aux Marquises. 

     Les Marquises envoûtent, ce sont de terribles séductrices, pleines de légendes et peuplées de regards, de sourires qui vous donnent envie de ne plus repartir. Par quel mystère étions-nous tombés sur Gilbert Allain, à Ua Pou, l’une des îles de l’archipel? Cet apiculteur nous apprenait alors qu’il était missionnaire en retraite; il avait quitté la Bretagne en 1948, n’avait pas revu la France depuis 1967, avait sillonné l’archipel polynésien tout ce temps. Une question s’imposait: « Brel... Vous l’avez connu? ». Hasard de la vie: attirés par le miel ambré des Marquises au goût unique, presque chocolaté, nous étions devant l’homme qui était près du quai d’Atuona ce jour de novembre 1975 où l’Askoy, le voilier de Jacques Brel, avait accosté. Gilbert Allain n’avait pas eu de réaction particulière lorsque le marin lui avait dit bonjour et qu’il s’appelait Jacques Brel. « La première personne qu’il a croisée sur le quai, c’était donc moi. Comme il ne connaissait personne, je lui ai proposé de l’emmener voir les Sœurs ». Ces mêmes Soeurs que l’artiste a glissé dans sa chanson Les Marquises et avec lesquelles il a entretenu une aimable complicité parce qu’elles n’avaient rien des bigotes qu’il abhorrait.

     Aline Teikitetini, elle, savait qui était Jacques Brel: mariée à un Français, ayant vécu quelques années en Europe, elle connaissait sa notoriété. Mais elle ne comprenait pas trop pourquoi il avait tant de succès, hermétique à ses chansons comme à celles de ses contemporains. Aux Marquises, on ne chante pas comme ça, « on ne braille pas comme ça! ». Aline s’était demandé ce que venait faire ce chanteur ici. « Mon mari est venu me dire  « tu sais, il y a le voilier de Jacques Brel là-bas, dans le port! ». Ça m’a étonnée. Ici, bien sûr, il n’était pas connu, il était comme vous et moi, mais je pense que c’est ce qu’il cherchait, ce calme, des gens qui lui disaient seulement « bonjour Jacques! » et qui ne lui posaient pas de questions ».

     «Le rire est dans le coeur, le mot dans le regard...»

     Quand nous l’avions rencontrée, Patrick et moi, Aline tenait une boutique d’artisanat au centre d’Atuona. Les gens du coin y déposaient leurs oeuvres pour être vendues aux touristes- colliers de petits coquillages ou en graines exotiques, paréos et robes polynésiennes, sculptures traditionnelles... Encore un joli hasard: sous les fenêtres d’Aline, le vieux bimoteur de Brel baptisé Jojo, bien amoché, semblait vouloir prendre son éternel envol au pied des montagnes. Après des années d’errance, délaissé dans un coin de l’aéroport de Papeete, Jojo avait retrouvé son île. Depuis notre passage, un hangar a été construit pour abriter le Beechcraft Twin Bonanza et le présenter aux visiteurs.

     

    Jacques Brel aux Marquises (partie 1)

    Jojo, en 2003, n'était pas encore exposé dans un hangar mais se trouvait au coeur d'Atuona. ©V.C. 

    Jacques Brel aux Marquises (partie 1)

    Patrick Saad photographiant Aline, sous l'avion de Brel. ©V.C.

     Aline se souvenait: « Jacques est vite devenu familier dans le village. Il parlait à tout le monde. Lorsqu'il a acheté son avion, il m'a demandé un jour si je ne voudrais pas voler avec lui. J'ai dit « Oui, pourquoi pas? », alors souvent, on partait, on allait dans les autres îles qui avaient un aérodrome, à Nuku Hiva et Ua Huka, avec les sacs de courrier. Je peux dire que je le considérais comme quelqu'un de la famille. Ce qui me frappait, pour une vedette, c'était sa gentillesse. C'était un homme serviable et sa compagne Maddly était très gentille, elle aussi »

     Après la mort de Brel, Aline ne voulait pas trop parler, nous avait-elle dit. Leurs souvenirs communs les regardaient. Plus tard, elle en a livré à l'occasion, avec parcimonie, pour honorer sa mémoire. « C'est grâce à lui et Gauguin que les Marquises vivent un peu du tourisme. Certains ne viennent même que pour Jacques et ils me demandent de leur raconter des histoires mais je fais bien attention car il a toujours souhaité qu'on n'utilise pas sa notoriété après sa mort. Je respecte ça et je ne parle pas trop, mais je crois qu'il faut évoquer les beaux souvenirs qu'il a laissés, et en parler aussi aux jeunes d'ici »

     Sans nostalgie, avec le sourire des amis qui se remémorent de bons moments, Aline nous avait confié des tranches de vie : « je me souviens lorsqu’il allait chercher son courrier à la poste, je le croisais parfois, il s’asseyait par terre, devant le bureau de poste, et ouvrait tout de suite ses lettres. Quelquefois, il se mettait à jurer: « quelle bande de cons! ». Je ne sais pas ce qu’il recevait mais ça me faisait rire de le voir là, par terre! »

    ©

    Les inter-titres qui ponctuent ce texte sont tirés de la chanson Les Marquises (J. Brel, 1977. Barclay).

     Rendez-vous demain pour la partie 2 de ce reportage sur Brel aux Marquises. 

     

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